Carmela sur le passeport, mais Carmen pour tous, voire Tana pour les portenos, c'était ma coloc ici, rencontrée un jour de Noël à Rio de Janeiro il y a quelques hivers, et qui par coïncidence, ou parce que c'était écrit, s'est retrouvée à Buenos Aires en même temps que moi. Cette semaine, elle nous a laissé un lit vide à la maison et c'est un peu d'Italie qui est partie avec elle. Elle nous a quittées pour rejoindre ses amis à Rome, l'été de l'hémisphère nord, sa plage de Salerno, ses cannelonis et sa mozzarella, grand bien lui fasse, hija de p...
Bombon méditerranéen 100% made in Italy, venu tout droit d'un paradis du sud, la côte amalfitaine, un caractère à faire bouillir l'huile d'olive, le regard napolitain qui tue et qui a laissé plus d'un Argentin sur le bas côté, un sourire à faire taire les grillons, un cliché à elle toute seule, et c'est pour ça que je l'aime, hija de p...
Carmen est sur son fuseau horaire à elle, c'est à dire une bonne heure et demi après les autres, et dieu sait que j'ai eu maintes fois envie de la jeter par la fenêtre à cause de ça, hija de p....
Carmen parle espagnol avec un accent portugais et quelques mots d'italien au milieu, et moi, crédule, je m'imagine en l'écoutant apprendre de nouveaux mots ! Une hija de p... je vous le dis.
Elle est une multilingue qui m'impressionne, elle parle indifféremment son dialecte italien avec sa famille, l'italien, l'espagnol, le portugais, lutte un peu en français et en anglais mais se débrouille quand même et a des souvenirs d'allemand.
Elle imite le porteno chamuyero comme personne. Carmen ne monte jamais dans un ascenseur toute seule et sonne donc l'interphone quand elle arrive à la maison, et moi, bonne poire, je descends la chercher pour remonter avec elle. Véridique. Avant de sortir de la maison, Carmen n'oublie jamais d'embrasser la photo de son Saint qui trône dans notre cuisine (San Expedito, le saint des causes urgentes), pour qu'il lui porte chance. Elle se met exceptionnellement une montre pour aller à la messe de Pâques. Pour aller voir le curé, ça fait riche, bon genre, c'est bien connu...
Elle m'a fait connaître son amie Nicla, une autre italienne, une autre cuisinière hors pair, avec qui je vis encore. Une autre belle rencontre qui me fait penser que je ne suis pas ici par hasard.
Elle m'a fait découvrir avec ses copines compatriotes les plus belles chansons de leur pays et je leur en suis tellement reconnaissante.
Elle cuisine les pâtes comme seuls les Ritals savent le faire, et se demande encore pourquoi je ne touchais jamais les casseroles... Elle a le don de faire monter les larmes aux yeux aux Argentins quand elle parle en italien, parce que ça leur rappelle leur grands parents. Elle est toute fière qu'ici les descendants d'Italiens du Sud connaissent son bled, alors que les Milanais ne savent même pas qu'il existe.
Elle veut rentrer en Italie le matin, voudrait bien revenir à Londres à midi, déclare l'après-midi qu'elle ne s'est jamais sentie aussi bien qu'au Brésil mais le soir venu, après quelques verres de vin, perchée sur ses chaussures de tango, décrète que non, en septembre, c'est à Buenos Aires qu'elle reviendra... Encore un oiseau migrateur un peu déboussolé, on se comprend... Soudainement, depuis son départ, mes affaires que je croyais perdues réapparaissent comme par magie, après un petit tour par son armoire, hija de p...
Difficile d'expliquer comment 3 mois à vivre ensemble, à l'autre bout du monde et de nos vies d'avant, suffisent à nouer une amitié si forte, mais les faits sont là, Carmencita sera toujours près de moi quand j'écouterai cette chanson. Buen viaje, te espero de vuelta, hija de p...
No te quedes inmóvil al borde del camino no congeles el júbilo no quieras con desgana no te salves ahora ni nunca no te salves no te llenes de calma no reserves del mundo sólo un rincón tranquilo no dejes caer los párpados pesados como juicios no te quedes sin labios no te duermas sin sueño no te pienses sin sangre no te juzgues sin tiempo
pero si pese a todo no puedes evitarlo y congelas el júbilo y quieres con desgana y te salvas ahora y te llenas de calma y reservas del mundo sólo un rincón tranquilo y dejas caer los párpados pesados como juicios y te secas sin labios y te duermes sin sueño y te piensas sin sangre y te juzgas sin tiempo y te quedas inmóvil al borde del camino y te salvas entonces no te quedes conmigo.
A l'heure où j'écris ces lignes, ma mère vole très haut dans le ciel et retourne au bercail, dans notre Gascogne. 17 jours et nuits avec moi à parcourir Buenos Aires, un peu d'Uruguay, Cordoba et les terres de la pampa argentine. Drôle sensation que de recevoir ma mère dans un nouveau chez moi dans une ville qui ne m'est pas complètement familière. Drôle sensation que de faire la mama à mon tour, la surveiller, la contrôler "Et tu sais aller là-bas toute seule ? Tu ne vas pas te perdre? Tu ne sais même pas demander ton chemin !" Mais surtout quelle fierté de la voir venir jusqu'ici, toute seule comme une grande qu'elle est, du haut de ses 1,50m ! " Fanny un vol à 500 euros je ne vais pas rater ça !!! Je viens maintenant même si tu n'es partie qu'il y a 3 mois !""Oui maman..."
Pour la famille et les amis, je dresse un résumé best-of de son séjour mémorable ! Pour les autres, vous allez connaître le phénomène...
Ma mère
- a eu l'extrême gentillesse de venir la valise pleine de toutes les bonnes choses ou presque que j'avais commandées à Maman Noël
- a enfin laisser friser ses cheveux, fini les éternels brushings, vive les boucles, et ça lui va carrément bien. Ce qui est bizzare, c'est qu'il s'est passé la même chose pour moi ici et que c'est depuis que je suis à Buenos Aires que je fais un peu Tina Turner au réveil...
- a pris son premier repas en Argentine dans mon restaurant péruvien préféré, pas très typique argentin tout ça mais c'est mon resto QG, kitsch et traditionnel à souhait, idéal pour s'en mettre plein le cornet d'un bon ceviche (Sophie je t'y emmèrerai c'est promis!)
- a adoré mes colocs italiennes Carmen et Nicla, a longuement écouté nos histoires de coeur et autres égarements avec les mâles autochtones, a connu mes amis et dîné chez M qu'elle avait reçu chez elle 2 ans plus tôt
- s'est sentie comme une reine dans sa chambre rose et comme chez elle à Buenos Aires dès le 2ème jour"Fanny c'est très facile Buenos Aires !" me dit-elle après s'être promenée toute seule une matinée
- a adoré l'Ateneo, ce magnifique théâtre reconverti en une des plus belles librairies du monde, où l'on peut prendre un café sur la scène
- en bonne bibliothécaire, a pris en photos toutes les bibliothèques qu'elle a croisées sur son chemin
- a bénéficié chez Carrefour sans le faire exprès de 10% de réduc accordés aux retraités "Comment ? Je fais si retraitée que ça ?" Elle a tiré un peu la tronche mais après elle en a bien rigolé
- a fait une cure de viande et a élu la pizza Ideal Guerin la meilleure de sa vie
- a aussi trouvé que les Argentins sont d'une gentillesse et d'un accueil hors du commun - s'est parfois sentie comme au Mexique, lorsqu'elle était venue me voir là-bas il y a 9 ans déjà
- a enfin connu la famille de sa belle-fille, les cousins éloignés des Rigou mais n'a pas trouvé la trace de l'oncle de son père parti en Argentine au début du siècle dernier
- a découvert en vrac San Telmo, le Micro Centro, le quartier du Congreso, Recoleta, la Boca, la feria du livre, le jardin botanique de Palermo, Puero Madero, les îles du Tigre, le Malba, le musée de l'Immigration, le musée d'Eva Peron, Colonia en Uruguay, Cordoba, Alta Gracia, le musée du Che Guevara "Mais qu'est-ce qu'il était beau quand il était jeune !" et le village de la Cumbre - a bien rigolé des Uruguayens qui se baladent tous avec leur thermos
- a eu droit a une visite privée d'une estancia jésuite fermée au public, juste parce qu'on a sympatisé avec la directrice qui voyageait dans le même bus que nous "Ca n'arrive qu'à nous ces choses là !" - s'est fait draguer ouvertement !
- a assité à des spectacles de tango, de flamenco, de folklore argentin, a écouté du jazz et même ma copine Laura chanter a la Catedral !
- a pris le métro, le taxi, le collectivo (bus de ville), le ferry pour aller en Uruguay, la péniche sur le delta du Tigre, le bus de luxe pour aller à Cordoba "Mais c'est mieux que l'avion ! Un repas chaud, un steward, des sièges inclinables à 180 ° et même un whisky avant de dormir !"
- malgré son dictionnaire de poche, n'a appris que 2 mots d'espagnols en 17 jours : "hola", "gracias"... Bientôt bilingue la madre ! Elle s'est un peu perdue aussi à la maison entre l'italien et l'espagnol
- est dégoûtée parce qu'elle n'a pas ramené d'artisanat "Non Maman, ici ce n'est pas Madagascar, mais tes copines comprendront"
-internaute assidue depuis 10 ans, a pu se connecter tous les jours à Wanadoo et à Facebook, à son grand soulagement
- la soixantaine pimpante, a voulu sortir et faire qqch tous les soirs, TOUS, quand moi je m'écroulais, et me décrétait à 8h30 tous les matins, TOUS, qu'elle n'était pas en vacances pour dormir. Elle se porte aussi comme un charme après une nuit en bus "Comment, tu veux faire une sieste maintenant ?" et ne connaît pas le décalage horaire ou la fatigue après un voyage de 14h en avion. Elle me met KO !
- a pris une montagne de photos que je devais systématiquement tous les jours copier sur mon ordinateur et sa clé USB au cas où...Vous avez dit ch...? Nooooo !
- a connu une panne de péniche à Tigre et le trajet de collectivo le plus long de l'histoire (2h) par la faute de sa fille qui s'était mélangé les pédales dans son guia T
- a envoyé 21 cartes postales. 21. "Parce que tu comprends, moi j'en reçois toujours de X, Y..."
- pensait qu'elle ne referait plus de cheval (la dernière fois c'était il y a 30 ans) et n'aurait jamais cru non plus qu'elle ferait un jour du parapente avec sa fille. Et pourtant...
- va se moucher en me lisant, je la connais, j'ai hérité de cette même incontinence lacrymale, récurrente et irrépressible, si incommodante parfois et malheureusement incurable ! Tsimanin !
- va crâner un max à son retour c'est certain, et elle aura de quoi
Maman je ne dirai qu'un seul mot qui marche dans les 2 langues : BRAVO !!! Et un dernier pour la route : TE QUIERO ! (cherche un peu dans ton dictionnaire, ça te fera les pieds...)
PS : Merci aux Blanchets et à Michèle qui me lisent pour veiller toujours sur Zoë et François en son absence !
PS bis : pour en savoir plus sur la Mama de l'Expat, lire Patxiici et là, si bien écrit et tellement drôle, ma mère aussi est fan et s'est reconnue !
Qu'est ce que cela doit-être beau de voyager ! Beaucoup d'Argentins me le disent, ceux qui n'ont pas eu la chance de le faire avant la crise de 2001. C'est d'ailleurs injuste, dans une même famille, les Argentins trentenaires ont parcouru parfois l'Europe entière quand leur peso équivalait alors à un dollar, tandis que leurs petits frères ou petites soeurs nés dans les années 80 sont allés au mieux en Uruguay et ne sont pas près d'aller beaucoup plus loin dans les années à venir... Quand on me demande où j'ai voyagé avant de vivre ici, j'en suis gênée. Comment leur expliquer la chance que nous avons nous, les Européens, les Occidentaux du primer mundo comme ils nous appellent, toutes ces facilités qui nous semblent si acquises et si "normales": X semaines de congés payés, RTT parfois, euros dans tous les cas, billets d'avion bon marché... Mais là n'est pas mon propos ce soir. Je voulais vous raconter une belle rencontre, une de celles qui me font penser que je suis où je dois être, que Buenos Aires n'a pas fini de me surprendre et de m'émouvoir.
Mardi dernier, tandis que j'étais dans une file avec ma mère pour aller voir un spectacle de folklore au Centro Cultural Rojas, une mamie devant moi se retourna et m'adressa la parole, sous le prétexte que selon elle je n'étais pas assez couverte, que j'allais prendre froid etc etc, une petite vieille toute douce qui vraisemblablement manquait de compagnie et d'affection. Elle fit alors le récit de sa vie, de ses jeunes années en Patagonie, de ses parents qui moururent jeunes, et de son arrivée à Buenos Aires quand elle avait 20 ans, de sa vie passée à vendre des vêtements dans le quartier du Once, de son frère avocat et de sa soeur eux aussi décédés. Quand elle comprit que nous étions françaises, elle nous raconta qu'elle avait toujours rêvé de voyager et d'aller en Europe, mais que maintenant elle était trop vieille pour le faire. Elle conclut en me disant: "Que lindo debe ser de viajar, yo voy a morir sin haber visto el mundo" (Qu'est ce que cela doit-être beau de voyager ! Moi je vais mourir sans avoir vu le monde). Soudainement ces paroles résonnèrent en moi et je me suis souvenu avoir écouté la même histoire lorsque, venant de l'aéroport, je m'étais installée avec mes 2 grosses valises et mes multiples sacs au bar Habana à l'angle de Corrientes et d'Uriburu, le samedi 7 février dernier, vers 17h. La même mamie, sa curiosité à mon égard à la vue de mes bagages, ses questions, ses yeux bleus, et cette même phrase qu'elle m'avait répétée plusieurs fois et de mon impuissance... Oui, elle mourirait sans avoir vu le monde.
Elle fut avec la première personne à qui j'ai adressé la parole le jour de mon arrivée à Buenos Aires et je la retrouvais dans cette file 3 mois plus tard ! Le temps d'arriver, de m'installer, de rencontrer, de connaître, de rire beaucoup, de verser quelques larmes aussi et de la croiser à nouveau sur mon chemin. Elle me reconnut à son tour, et sa surprise fut au moins aussi grande que la mienne. Elle était toute émue et toute contente que je me sois souvenue d'elle, car qui se souvient d'une petite vieille orpheline qui vendit toute sa vie des vêtements dans le Once ?