30 mars 2010

Le tango du collectivo


C'est un sport pratiqué de tous à Buenos Aires, pour qui prend les bus de ville, les collectivos.

Le tango du collectivo n'a pas comme bande son Gardel ou un autre chanteur des années 30, non, rien à voir. Ca se pratique au son de la circulation, des sirènes, des klaxons, d'une insulte échappée d'une voiture qui double par la droite, d'un "hijo de puta" laché par le conducteur... c'est beaucoup plus vivant comme musique ! La musique est saccadée, rythmée au gré des nids de poule et des rues défoncées (nombreuses ici), des amortisseurs du bus qui jadis existèrent, des coups de freins et des accélérations intempestives.

Le tango du collectivo consiste à monter dans un bus, qui redémarre sitôt que l'on monte la marche, à payer, s'assoir, tout en tanguant, mais sans s'étaler par terre. On se cramponne donc au premier objet qui passe, la personne devant, la vitre, le premier siège libre. On atteint tant bien que mal la machine à avaler le peu de monnaie qui nous reste, car oui, en 2010 à Buenos Aires, on paie son trajet de 1,25 pesos en petites pièces sonnantes et trébuchantes. Pas de carte magnétique comme dans le métro, ce serait trop simple et donc ce ne serait pas l'Argentine. Non, des pièces, alors que dans ce pays on en manque cruellement, mais passons. Là commence l'acrobatie artistique. La main gauche appuyée ou on peut, moi je mets carrément le bras gauche autour d'un des piliers métalliques, le porte monnaie dans la main droite et la main gauche qui atteint péniblement le porte monnaie pour chercher les 1,25 pesos. On cherche, on se stresse, le collectivo roule à  vive allure, je ne préfère pas savoir à combien, on prie pour avoir assez de monnaie, si on n'a pas de bol on a 2 personnes qui attendent derrière nous, on reprie pour ne pas faire tomber le porte-monnaie ni tomber soi-même. On insère les pièces, le chauffeur freine comme un enfoiré, y'a pas d'autre mot, on se tient comme une malade au pilier, on reprend sa respiration, on en était à 90 centimes, donc on cherche les petites pièces manquantes, on retrouve des pièces chiliennes, voir des centimes d'euro, on comprend pas, on continue à fouiller dans le porte-monnaie, ça re-accélère, on se tient encore plus au pilier, on trouve enfin, mince la dernière pièce n'a pas été acceptée, on commence à avoir une crampe au bras gauche, on la reglisse enfin dans la machine, OUF ça passe, OUF on récupère ce petit billet blanc !!!

Et là, deuxième partie de plaisir, on cherche à atteindre un siège libre. Par chance, on en trouve un, et on étale littéralement notre masse dessus. On s'en fiche si notre assise n'est pas des plus gracieuses mais c'est ça où on tombe par terre car le collectivo vient justement de rouler sur un trou béant dans la chaussée. Des travaux sûrement...ou pas forcément. On respire. On est content d'être assis enfin. On savoure son trajet et on prie qu'aucune femme enceinte ou vieillard ne monte après nous pour qu'on n'ait pas à leur céder la place. C'est laid mais c'est ce qu'on pense, avouons-le.

Tango 3ème round. On s'approche de notre destination alors on se lève, et le rodéo tango recommence, comme au Texas quand on monte des chevaux sauvages. On marche direction le fond du collectivo qui roule toujours comme un dératé, y'a toujours pas d'autre mot. La main droite sur un siège à droite, la main gauche sur un siège un peu plus loin à gauche, on marche en canard comme ça, les bras crispés. On appuie sur la sonnette pour indiquer qu'on veut descendre au prochain arrêt.

Là vient la partie rigolotte, un vrai sketche à la Benny Hill. Les portes arrières s'ouvrent, alors qu'on roule encore à je ne sais pas combien, je ne veux toujours pas savoir. On est exactement pile poil en face des portes grandes ouvertes, à deux marches au dessus, à se dire que si nos poignets lâchent on va dévaler le mètre qui nous sépare du trottoir à la vitesse de l'éclair. Marrant, non ? Pourquoi on n'attend pas d'être à l'arrêt pour les ouvrir ? T'en poses des questions toi ! Dangereux ? Mais naaaaaaaan, ah ces Européens chochottes du primer mundo, un rien ne les effraie ! Non, on les ouvre bien avant, quand tu es bien tout devant, comme ça on te donne des petits frissons tout plein avant de rentrer chez toi. Ici on n'a pas besoin de Space Montain chez Disney, l'aventure tu l'as pour 1,25 pesos, le goût du risque, avec en bon-cadeau surprise le risque réel, bien réel même, de te casser un bras, une jambe, les deux, les quatre... C'est d'la balle le tango du collectivo !!! Je t'avais dit, c'est l'Argentine.

Je descends donc, mes bras contracturés peuvent se relâcher, ils ont fait le sport de la matinée. Je marche la dernière cuadra avant d'arriver chez moi en imaginant la scène, m'explosant les fesses en tombant d'un collectivo en marche. Même pas choquée, je me marre même carrément toute seule. Et là je me dis que je me suis argentinisée !

PS : dédicace à Viki, Gaby, Lucia 1, Lucia 2, Caro, Amina...mes franco-argentines !

19 mars 2010

Partir...

Appareiller à Puno, lac Titicaca

Drôle de sensation, inexpliquée et de plus en plus inexplicable, malgré les printemps qui s'ajoutent à l'état civil. La certitude que l'ailleurs mérite toujours d'être connu, que si ce n'est pas mieux, ce sera certainement et forcément plus fort, plus intense que ce que je connais déjà.

Appareiller, boucler son ceinturon, brûler la politesse, circuler, débarrasser le plancher, re-commencer à zéro, débuter..

Serait-ce le profond ennui que je ressentais enfant, en regardant la vue panoramique sur ma ville depuis les fenêtres de chez mon père ? Et le peu de voitures qui traversaient les ponts du Gers les dimanches après-midi. Ce sentiment d'étroitesse, de petit, de minuscule. Je demandais à mon père "Dis Paris c'est grand comment?" Il me répondait qu'Auch était comme un arrondissement de Paris et que Paris en comptait 20. Et ça me faisait rêver. Une ville faisait 20 fois la mienne. Je calculais alors que des fenêtres de Paris, ou même de la Tour Effeil, on ne risquait pas de voir de champs autour de la ville.
Seraient-ce tous les récits de mon grand-père et ses yeux qui brillaient lorsqu'il nous parlait de Madagascar ?
Serait-ce cette musique de flûte de pan, la toute première de mon enfance, "le Condor pasa", qui s'échappait du tourne-disque? Ce vinyle, un 45 tours, et sa pochette dont je me souviens très bien, une photo d'un train dans les Andes embrumées.
Les heures passées devant les Cités d'Or ?
La fascination pour ma cousine franco-péruvienne, pour ses traits, ses cheveux et sa couleur de peau, tant différents des miens?

Décamper, dégager, déguerpir, déloger, démarrer, déménager, déserter, détaler, disparaître...

La frénésie de partir, le "jamais assez", le "encore une fois", le "c'était pas cher", le "je pars retrouver untel", le "c'était cette fois-ci ou jamais", le "je pouvais pas refuser l'invitation", toujours toujours une bonne raison pour justifier un départ. Et les soupirs de ma mère qui se demande comment elle a pu faire une gitane pareille.

s'échapper, émigrer, ficher le camp, filer à l'anglaise, gagner le large, lever le siège, lever l'ancre, marcher, mettre les voiles...


L'excitation du départ, l'idée de comment ce sera, prendre le bus, le ferry, le lancha, le bateau, le train ou l'avion...De l'instabilité peut-être, de la curiosité sûrement, l'envie d'aventure, d'ailleurs et surtout d'autrement. La lassitude de l'acquis, du train-train, du déjà-vu, déjà fait. La fascination pour la différence, le recommencement, le tout à refaire et tout à réapprendre.

re-partir, plier bagage, prendre congé, prendre la poudre d'escampette, prendre le large, prendre ses cliques et ses claques...

A bien y réfléchir, ça commence d'ailleurs dès que je prépare un sac. Pour le week-end, pour une semaine, ou plus encore. Plus j'en mets et plus je suis contente. Ca veut dire alors que je partirai pour longtemps. Est-ce le souvenir et l'habitude d'avoir fait des sacs toute ma vie, au moins 2 par semaine, aussi loin que je me souvienne ? Le sac pour chez maman, le sac pour chez papa... les enfants de divorcés comprendront ce que je veux dire. Ceux qui ont eu durant leur enfance 2 maisons, voir 3 avec celle les grands-parents, deviennent des experts de sacs, il faut le savoir. Dans mon cas j'ai hérité d'un sentiment d'être chez moi partout, de dormir comme un bébé dans n'importe quel lit ou sofa ou dortoir. Comme quoi tout a du bon.

Prendre son baluchon, prendre ses jambes à son cou, quitter, s'absenter, s'échapper, s'éclipser, s'embarquer, s'en aller...

Ce compteur qui tourne inéxorablement et qui ne nous permettra pas de revenir en arrière, cette chance, une, qui nous est donnée de vivre, d'habiter un temps cette planète. Savoir qu'on a un seul tour, un seul essai, un seul passage, un one shot, que c'est la première et dernière partie, le premier et le dernier chapitre, le premier et dernier round, un aller simple... 

S'enfuir, s'envoler, sauter, se barrer, se casser, se retirer, se sauver, se tailler, se tirer, tirer sa révérence et voyager... 

Flotter sur la mer morte, voir Jérusalem, boire un thé à la menthe à Marrakech et un thé à la pomme au Bazar égyptien d'Istambul, voguer sur le Bosphore, passer une nuit au DF, prendre une lancha sur le Nil, visiter le Caire, regarder le coucher de soleil à Santorin et le lever dans la baie d'Along, faire une sieste au bord du lac Atitlan, du shopping à Chichicastenango, danser la salsa à Cali, se baigner dans le Pacifique, manger un ceviche à Mancora avec Sophie, une paella à Valence, partir à Venise en amoureux, découvrir la Corse, embarquer pour Capri, connaître le Salerno de Carmen, m'échapper à Ouarzazate et m'enfoncer dans le désert, essayer Essaouira, plonger à Ko PhiPhi, me faire masser à Bangkok, visiter New York sans la neige mais Prague avec, voir un jour en vrai des girafes et des zèbres, des lionceaux et des kangourous, revenir à Madagascar avec la mama...

Une vie ne suffira pas peut-être, mais ça vaut le coup d'essayer, non ?

5 mars 2010

Le badge

 http://semet.blogspot.com/2007_08_01_archive.html

Je les vois tous les jours à la pause déjeuner, tous se ressemblent avec leur bouilles de jeunes gens bien, tout juste sortis de la fac et des études dites "hautes" ou "supérieures", ils ont étudié l'économie, le marketing, la finance, les voies de l'"avenir". Ils gagnent certainement le double de mon salaire avec 10 ans de moins. Ils travaillent pour une grande worldwide international company qui te fait croire que c'est l'accenture de travailler pour eux... Ce seront les futurs leaders de demain, avec tout plein de O sur leur fiches de paie quand ils seront le n+1+1+1+1+1+1, quand ils seront managers des consultants du department de la strategy product worldwide global service. Quelle aventure ! Ouais mais ils ont un badge, avec un cordon rouge autour du cou. Et pour ça, je ne les envie pas.

Ca me rappelle les cloches à vaches de ma campagne, les boeufs tatoués dans les oreilles, les moutons en rang. On ne te connaît pas à l'entrée,  la blonde de l'accueil est la depuis 2 jours et elle sera remplacée par une autre jolie brunette dès demain (elles sont toujours jeunes et jolies à l'accueil, c'est essentiel pour mieux accueillir, c'est connu). Mais tu t'en fous parce que tu "bipes" grâce au code barre magique de ton sceptre ancestral de Musclor et tu as le sésame pour accéder à ta tour. Tu rebipes et l'ascenseur monte à ton 12ème étage, géant ! Tu vas t'asseoir sur la chaise de l'employé, pardon, collaborateur n°5280. Intersidéral ! L'aventure quoi ! Ouais mais t'as un badge, avec un cordon rouge autour du cou. Et ça, je ne te l'envie pas.

Pour aller déjeuner tu gardes ta cloche à vache, enfin ton badge, comme ça tu peux reconnaître tes congénères (et moi te repérer aussi) en train de faire la queue pour un sandwich de milanesa. Ca donne tout de suite l'occasion de conversations passionnantes entre compagnons d'aventures, vous en avez des péripéties exaltantes à vous raconter. Untel est passé Manager avant toi l'hijo de puta, ouais mais toi ton n+4 t'a donné une super mission alors ça compense, barbaro! C'est pas tout mais il faut que t'y ailles, ton super Power Ranger, pardon, Powerpoint, t'attend pour une mission stratégique.
Ey maestro, t'as vu que t'as un badge, avec un cordon rouge autour du cou ? Ca ne te déprime pas ? Moi, en tout cas, je ne te l'envie pas.

Il fut un temps où les travailleurs étaient connus par leur prénoms, ou par leur lien de parenté, le fils du paysan reprenait l'exploitation, la femme du cheminot rentrait secrétaire la SNCF... Plus tard on travaillait parce qu'on avait envoyé un CV mais le patron connaissait quand même notre nom de famille et notre tête.
Maintenant, toi n° 5280, tu es anonyme. Tu ne pourras accéder à ton super open space et en sortir ce soir que parce que ton code barre de ton super badge, avec cordon rouge, aura bipé comme il faut. Donc la jolie hôtesse de fera un joli sourire. T'as des collègues super sympas qui ont le même badge que toi, qui sont dans la tour d'à côté ou dans d'autres capitales du monde, que tu connais bien, mais que par mail ou juste par la voix. Tu devras taper le bon mot de passe sinon tu ne pourras pas ouvrir ta messagerie interne et communiquer - par mail, cela va s'en dire- avec eux, tes collègues super sympas que t'as jamais vu.
Parfois, tu te dis que tu ne sais pas bien vraiment pour qui tu te lèves tous les matins, encore moins qui récolte les fruits de ton labeur... C'est que la grande worldwide international company, elle est international worlwide justement, alors c'est compliqué...

Mierda, José, t'as renversé ton maté brûlant sur ton badge, que boludo, tu vas plus biper, t'es foutu !